La « Low-Line », le parc souterrain à la lumière du crowdfunding.

Il y a quelques mois deux new-yorkais ingénieux ont eu une idée un peu folle après avoir découvert l’existence dans leur quartier d’un terminus abandonné de trolleys : réaliser un parc souterrain dans le Lower East Side avec de la vraie végétation donc de la photosynthèse, donc du soleil. Pour financer leur « lubie » et prouver qu’elle était réalisable, ils ont décidé il y a quelques jours de faire appel au crowdfunding via le site kickstarter. Le crowdfunding, c’est la grosse côte du moment sur le marché de la ville et de l’urbanisme de demain. En ces temps de crise marqués par un investissement moindre des pouvoirs publics dans la ville et un regain d’intérêt pour le Do it yourself, ce mode de financement de projets par les dons d’internautes se développe rapidement outre-atlantique (Pop-up city et bien d’autres médias spécialisés y ont fait écho) et nourrit des initiatives qui, il y a peu, auraient paru impensables.

Impensable, le projet de Low Line l’était en théorie. Ces deux initiateurs Dan Barasch et James Ramsey, aux parcours à faire pâlir l’américain-moyen (universités de l’Ivy League, architecte et ingénieur ayant travaillé pour la NASA et Google), ont cependant réussi à créer le buzz avec leur idée de parc en sous-sol. Pour redonner vie à un lieu aux qualités patrimoniales indéniables (hauts-plafonds, rails conservés, mosaïques) ils ont d’abord attiré l’attention de la communauté bobo du Lower East Side gentrifié. Le quartier qui a accueilli depuis les années 1800 chaque nouvelle vague d’immigrants new-yorkais est historiquement l’un des plus denses de Manhattan. Parcs et espaces de récréation y ont toujours occupés une place réduite largement compensée par l’animation des rues par les communautés fraîchement installées.

Les trolleys sur Delancey Street au débouché du Williamsburg Bridge et le site du projet.

Mais dans le Manhattan du 21ème siècle, il est difficile pour un quartier « boboisé » de ne pas avoir son espace public valorisé et valorisant. Washington Square à SoHo, Tompkins Square dans l’East Village et surtout la HighLine à Chelsea, chaque quartier ayant connu la gentrification depuis les années 1960 a en parallèle aménagé ou réhabilité son parc. Le Lower East Side n’ayant aucun espace « emblématique » de son renouvellement (1), le projet de Low Line a eu un écho favorable lors de sa présentation aux associations locales et comités de quartier. Ces géniteurs ont également bénéficié de l’énorme succès (citadin et touristique) de la High Line, parc aménagé sur plusieurs kilomètres de voies ferrées surélevées sauvées par le combat des habitants de Chelsea.

Le terminal de trolleys en activité, son état actuel et le projet de "Low Line"

Profitant de ce préalable et de cet accueil favorable, Barasch et Ramsey ont commencé à mettre en image leurs idées, à présenter leur technologie de captation/diffusion de la lumière solaire et à démarcher les édiles locaux. Le propriétaire des lieux, l’endettée MTA (Metropolitan Transit Authority), a vu d’un bon oeil l’opportunité de vendre un terrain inexploité en sous-sol. Pour sa part, la municipalité y a vu la possibilité de renforcer l’attraction d’un secteur situé hors des circuits touristiques et la potentielle valorisation d’un secteur en pleine mutation (2) .

Il a cependant été rapidement clair que le City Hall ne participerait pas au financement de ce jardin sous-terre. L’investissement est naturellement bien plus important que celui nécessaire à l’aménagement d’un parc classique : la réhabilitation d’un espace délaissé depuis des décennies a un prix, tout comme la technologie mise au point pour capter et diffuser en souterrain la lumière du soleil. Au total, une somme minimale de 20 millions de dollars pour un espace de plus de 5000 mètres-carrés.

C’est là que nos deux inventeurs ont eu la bonne idée : crédibiliser leur initiative originale en faisant appel aux internautes pour réaliser un avant-projet prouvant la faisabilité de la Low Line. 100 000 dollars en 40 jours c’était l’objectif. Une semaine après la mise en ligne de l’appel aux dons, la barre fatidique était franchie et l’idée continue à attirer les dollars. Bénéficiant d’une couverture médiatique non-négligeable pour ce type de projet (merci l’effet High-Line), il est probable que les instigateurs du projet dépassent largement leurs prévisions.

Face à ce succès, plusieurs choses sont à retenir. Tout d’abord, il apparaît qu’en matière d’urbanisme, le crowdfunding peut faire naître des initiatives originales voir loufoques en théorie et les rendre crédibles alors qu’elles seraient probablement restées dans les cartons sans. La possibilité de redonner vie à des lieux oubliés ou inutilisés, d’imaginer des solutions innovantes là où hier personne n’y songeait et de financer le tout rapidement risque de fortement stimuler la créativité urbaine et enrichir en conséquence nos pratiques de la ville.

Injecter de l’urbanité dans l’univers souterrain pourrait par exemple être un préalable riche en enseignements dans une ville comme New-York, surdensifiée, manquant d’espaces publics et bénéficiant de nombreux espaces non-exploités en sous-sol (neuf stations de métro, des espaces de stockage, etc.). De manière générale le souterrain, depuis longtemps espace de pratiques alternatives et terrain de jeux des hackers urbains, semble connaître un regain d’intérêt chez les concepteurs urbains. On ne peut donc que souhaiter que ces derniers réussissent grâce au crowdfunding à attirer l’attention des pouvoirs publics sur les potentialités dont regorgent les sous-sols de nos villes.

En revanche, si le crowdfunding permet d’interpeller les pouvoirs publics sur les potentialités de tel ou tel espace urbain, il ne doit pas devenir le facteur légitimant leur désinvestissement financier dans les projets qui suivent. Ce serait alors la porte ouverte à la réalisation de projets succombant essentiellement aux effets de mode. Car c’est là, il nous semble, une des limites du financement participatif sur internet : la mise en avant inévitable de projets bénéficiant d’un impact visuel fort et d’une couverture médiatique importante. Sans critiquer le fond du projet innovant de Low Line, c’est ici la forme qui pose question : la profusion de belles images (beaucoup de vert et de beaux halos de lumière) et d’effets d’annonces au détriment peut-être d’un travail plus approfondi avec les habitants d’un quartier en pleine transformation. Au final cette question, le parc souterrain sera t’il un havre de paix pour les habitants de l’agité Lower East Side, un élément structurant des communautés du quartier ou une étape de plus dans la gentrification à l’extrême de Manhattan et le circuit du touriste au t-shirt I love NY ? Vu l’impressionnant succès de la High-Line et la diffusion de ce type d’opérations, on optera plutôt pour la seconde solution …

Aux Etats-Unis, où l’intervention et la régulation des institutions publiques dans les projets d’urbanisme est limitée et le financement privé fortement développé (mécénat, dons, etc.), le crowdfunding semble donc promis à de beaux jours. Il peut représenter un soutien non-négligeable aux projets originaux et aux initiatives communautaires. Reste à espérer que dans ces propositions, l’image ne prendra pas le dessus sur l’idée et que l’intérêt public ne sera pas bafoué par la dimension privée de ces financements. Affaire à suivre dans le Lower East Side et bientôt en France où cette méthode de financement pourrait faire des émules …

CB

Petit reportage de CBS sur le projet de Low-Line : http://youtu.be/UdQO81E8kQ0

Le site officiel du projet : Delancey Underground project.

________________________

(1) Le Sara D. Roosevelt Park accueille surtout des équipements sportifs et de récréation.
(2) Les discussions ont longtemps été agité entre la municipalité et les communautés d’habitants du Lower East Side autour du devenir de plusieurs blocks jusqu’à ce qu’un compromis soit trouvé autour d’un projet mixte incluant logements sociaux, immobilier de luxe et bureaux (voir le site du Seward Park Urban Renewal Area).

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2 thoughts on “La « Low-Line », le parc souterrain à la lumière du crowdfunding.

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