Ville absurde, ville révoltée : petites analogies Camu(s)rbaines

Attention, lire Camus et s’attarder sur les notions d’absurde et de révolte tout en pensant à la ville donne ceci :

Partons donc du sentiment que les nouveaux morceaux de ville qui ont vu le jour hier et qui continuent à pousser de nos jours sont pour beaucoup dénués de sens. Absence de sens car les habitants qui les investissent une fois le chantier livré n’ont pas participé à la création, la maturation de leur futur lieu de vie et des espaces publics qui les accompagnent.
Jusque là, rien d’aberrant. Depuis des millénaires d’histoire urbaine, c’est le temps, la sédimentation des pratiques, des habitudes et des parcours de chacun qui offrent lentement un sens à ces urbains en construction.

Seulement aujourd’hui, le temps n’a plus le temps. La ville, censée être de plus en plus concertée, négociée et discutée pour ne pas reproduire les erreurs du passé, se pare de projets urbains et de lotissements où tout est pensé, dicté pour offrir une qualité de vie optimale clé en main. Ici se trouve l’objectif principal de la fabrication urbaine, la qualité de vie immédiatement, qu’il s’agisse d’un nouvel éco-quartier ultramoderne ou d’un lotissement en crépis.
Du vert, de l’air et des espaces de vie publics où la sédimentation urbaine n’opérera pas car ils ont été négligé ou au contraire, pensé pour être parfaits. Parfaits dès leur « mise en service » ces espaces en deviennent difficilement modifiables, adaptables (ou alors au prix d’un mea-culpa encore rarement vu chez les maîtres d’oeuvre et d’ouvrage) et les habitants ont du mal à s’en emparer (comment donner du sens à des espaces qui sont déjà idéaux ?).

Pendant que ces nouveaux espaces naissent impeccables, contrôlés, ceux qui ont acquis une identité au prix d’années d’histoires parfois mouvementées se retrouvent eux aussi sous le coup d’un contrôle de plus en plus strict. L’espace public de nos centre-villes est de plus en plus assaini, observé, délimité à coup de bornes. Cet urbain là, censé être plus sécurisé et adapté aux volontés des citoyens, génère un fac-similé de ville issu des pensées urbaines les plus dogmatiques et les plus serviles (sécurité, pseudo-développement durable, propreté, etc.).

L'artiste russe MAKE questionne l'espace public à Amsterdam

Du nouveau quartier au vieil espace public, on se retrouve face à des ersatz d’urbanité dénués de sens. C’est la vraie urbanité dépossédée aux citoyens sous couvert d’intérêt collectif par les positions dominantes, bien pensantes voir innovantes. Cette ville en perte d’urbanités où, malgré tout, on continue à vouloir vivre c’est la ville absurde.

Absurde car l’urbain (l’habitant) depuis longtemps soumis à une « quotidienneté organisée » (1), guidé dans ses choix de vie et de pratiques urbaines – a l’ouest les riches, à l’est les prolétaires, puis tous dans les logements collectifs ou propriétaires et enfin tous éco-responsables et si possible propriétaires – n’est depuis longtemps plus en mesure de réellement interagir dans ces espaces publics et d’investir son urbain (ses cadres de vies). Son logement n’est qu’une étape, ses urbanités ne sont que parcours (2). Désintéressé par sa ville (qu’il fuit ou qu’il désire propre et sécurisée) l’habitant se replie sur son chez-soi.
Aidé par les décideurs et les promoteurs, son expérience de la ville est individualiste et son intérêt pour l’urbain n’est presque plus vu que sous le seul prisme de son intérêt individuel. Ce repli individualiste ayant nourri la croissance de nos villes c’est le déni de l’urbain, son suicide.

Cet absurde qui a conduit à la perte de sens des espaces publics au profit des espaces du privé, il faut l’accepter et le dépasser pour s’en libérer. Le vide laissé par la perte de sens de l’urbain ouvre le champ à la ville révoltée : une ville dans laquelle on peut créer de nouveaux rapports à l’espace, mettre en exergue les absurdités urbaines qui nous entourent pour mieux les appréhender et leur redonner du sens. En se révoltant, on refuse la mort lente de l’urbain et de ses espaces : de la place vide aux pelouses inaccessibles en passant par le mobilier urbain inadapté et les espaces privatisés, il s’agit de répondre à l’absurde par l’absurde. Se révolter dans l’urbain, c’est donc imaginer une ville faite de petites interventions ponctuelles qui donnent temporairement du sens aux espaces qu’elles transforment.

Plus une ville est absurde, plus elle devient transformable, plus elle offre de possibilités d’interactions et plus elle mériterait d’être habitée et vécue (à condition d’accepter son absurdité et d’en faire un leitmotiv de l’action et du changement). On pense aux lotissements dénués de toute urbanité, aux espaces sur-contrôlés des grandes métropoles, aux vides urbains, aux espaces de transit invisibles, aux lieux inutilisables et délaissés, etc.. À chaque fois, ils sont les terrains des expériences les plus intéressantes et les plus constructives de pratiques nouvelles et originales.

Aux habitants, aux usagers d’opérer à cette révolte, à cette ré-injection de sens. Révolte qui ne doit pas et ne peut être le seul champ des artistes, designers et architectes qui ont mis en place les premiers détournements, les premiers « piratages » de l’espace public. La ville révoltée doit réveiller les artivistes, les hackeurs urbains qui sont en chaque citadin, en chaque rurbain. Mis bout à bout, ces petites interventions individuelles qui se propagent et contaminent l’espace public, génèrent une effervescence collective (3). Aussi, on peut penser que ces initiatives sont peut-être (enfin !) le préalable à l’émergence d’un véritable droit à la ville comme l’entendait Henri Lefèbvre : « un droit à la vie urbaine, à la centralité rénovée, aux lieux de rencontre et d’échanges, aux rythmes de vie et d’emploi du temps permettant l’usage plein et entier de ces moments et de ces lieux » (4).

Les décideurs peuvent donc continuer à générer l’absurde urbain en souhaitant la ville idéale-prête à l’emploi, les habitants mis au banc de la production urbaine vont commencer à réagir et agir (en particulier grâce aux artistes et aux structures qui initient ces détournements urbains).
Les espaces « insensibles » générés par cette ville absurde sont en cours de ré-appropriation, de révolution. Lentement, à petite échelle, en faisant la somme des interventions, un mouvement d’ensemble se forme. Comme le disait Albert, « je me révolte donc nous sommes » (5). Par ces petites révoltes, les citoyens n’attendent plus la sensibilisation et l’intervention des pouvoirs publics pour redonner du sens aux espaces de leur quotidien.

Tels Sisyphe et son rocher, punis par des édiles sûrs de leurs dogmes urbanistiques, ils poussent leur ville sur la montagne de l’intérêt collectif, la faisant progresser à coups de petites interventions ou de coups de gueule … jusqu’à ce que le but, le sommet soit atteint, que leurs démarches soient reconnues et que la ville retombe dans un autre absurde. Alors, il s’agira à nouveau d’accepter cet état de fait et de recommencer à pousser ensemble pour redonner du sens au répétitif cycle de la ville.

Camille Blosse

____________________
(1) Lefebvre Henri, Le droit à la ville, Paris. p. 145

(2) « Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. » Camus Albert, Le mythe de Sisyphe, Paris. Folio Essais, p. 29.

(3) « Dans l’expérience absurde, la souffrance est individuelle. À partir d’un mouvement de révolte, elle a conscience d’être collective, elle est l’aventure de tous » Camus Albert, L’homme révolté, Paris. Folio Essais.

(4) Lefebvre Henri, Le droit à la ville, Paris. p. 146

(5) Camus Albert, L’homme révolté, Paris. Folio Essais.

Une réflexion sur “Ville absurde, ville révoltée : petites analogies Camu(s)rbaines

  1. La ville aseptisée…pas de tache pas de trace dans la ville, ce qui fait la petite singularité de chacun est noyé dans un urbain qui représente l’humain moyen, donc plus personne….
    De la ville toute jouissante, la ville-pulsion, revenons à la ville désirante, créons du manque, abandonnons un peu les ersatz et la frustration qui les accompagnent et qui poussent en permanence à la fuite en avant….Un peu de poésie et d’art dans la ville permettrait de créer du symbole et du lien entre l’homme et sa ville-objet
    JP

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