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Les abstractions suburbaines de Ross Racine

New Foxtown and Westhaven - Ross Racine (2008)

L’artiste montréalais Ross Racine s’est fait connaître depuis 2004 par ses dessins numériques représentant des banlieues pavillonnaires imaginaires faisant écho à l’urbanisation sans fin de nos sociétés. A partir de quatre éléments principaux : le pavillon, la route, l’arbre et la pelouse, l’artiste crée des vues aériennes représentant jusqu’à l’absurde ce modèle urbain qui s’est imposé depuis les années 1950 dans les périphéries de nos villes.
Alignement impeccable sur des routes sans fin, impasses, formes géométriques, ensembles où le bitume l’emporte sur les terrains construits, formes molles sans cohérence, patchwork de quartiers géométriques et d’ensembles incohérents, en somme, la suburbia dans toute sa splendeur, mélange de rationalité folle et de désorganisation parfaite.

Hawthorn Falls (2010)

La forme urbaine aussi régulière ou improbable qu’elle soit, l’emporte sur la géographie et le paysage devenus imperceptibles, simples vides attendant une l’urbanisation qui les guette, espaces dénués de sens car non-construits, non-organisés. Le rendu noir et blanc des oeuvres de Racine annihile le choc que peuvent provoquer les photos aériennes en couleur de ces banlieues. Choc de ces limites brutes entre bâti et vides, choc écologique et énergétique que provoque cette urbanisation sans fin quelque soit son contexte environnemental (voir le contraste entre les vertes pelouses des lotissements de l’ouest américain ou des pays du golfe et les paysages désertiques qui les entourent). La géométrie anéantit la géographie, l’organisation vainc l’émotion pour que ne subsiste que l’abstrait.

East Hollowburn Fields (2010)

En prolongement de cette « mise à nu » de la suburbia, on ne peut s’empêcher de voir dans le mode de production des oeuvres de Racine (travail sur ordinateur avec photoshop notamment), une critique acerbe de ceux qui « imaginent » puis conçoivent ces espaces urbains. Une conception qui a ses codes et ses normes appliqués de façon automatique et mécanique pour aboutir à des territoires ultra-rationalisés et semblables d’un bout à l’autre du monde. On y retrouve toujours les mêmes constantes : l’importance de l’accès auto, de la place de la voiture et de son garage, du rapport entre le jardin et le pavillon, la gestion des vis-à-vis pour aboutir à un subtil mélange de contrôle social et de respect de la vie privé, etc. Le tout enrobé d’un nom générique et passe-partout.
On pense ainsi à la production quasi-industrielle de lotissements en France dans les années 1970 (apogée de la sacro-sainte accession à la propriété) et à la systématisation de l’impasse et du plan en raquette. Nous viennent également en tête les « jolies » images de projets qui continuent d’accompagner la construction de nos monotones pavillons en crépit à durée de vie limitée.

L'art et la réalité. Lotissement français et "Happy Hollow" (2006)

Malgré les critiques grandissantes qui pèsent sur ce type d’urbanisation et son impact environnemental, ce mode de conception persiste et continue aujourd’hui de guider la croissance des périphéries chinoises, indiennes, brésiliennes ou indonésiennes. Comme si aucune alternative n’était possible à ces formes reproduites des milliers de fois, de mille façons différentes pour toujours aboutir à la même équation bitume/jardin/maison/jardins/maison/bitume que retranscrivent parfaitement les images de Ross Racine.

West Concentric Estate (2011)

En dépit des innombrables possibilités de formes que la suburbia permet d’imaginer, il semble que l’artiste ait aujourd’hui fait le tour du sujet, à l’inverse de nos promoteurs et décideurs politiques. Ainsi, ses dernières oeuvres gagnent en couleur, perdant paradoxalement en réalisme en se rapprochant de ces images de projets débordant de vert où tout est parfaitement agencé. Les éléments constitutifs de ces banlieues persistent mais la représentation change, transformant la réalité en illusion. Comme un parallèle à ces banlieues qui se vident en période de crise, à ces nouveaux quartiers qui ne se remplissent pas, à ces territoires qui sont devenus des aberrations énergétiques, en somme, de véritables abstractions urbaines.

Mapleglen (2004)

Le site internet de Ross Racine pour plus d’informations sur son travail.

CB.

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