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Rebetiko, une histoire urbaine

Sans la ville, le rebetiko n’existerait pas. Sa création doit tout à l’exode massif vers un nouvel urbain. En France, de cette musique on ne retrouve que peu d’écrits, quelques clichés, et une bande dessinée qui a connu son heure de gloire (Rebetiko, la mauvaise herbe, David Prudhomme).

Définir le rebetiko pourrait sembler facile : musique populaire urbaine née en Grèce dans les années 20, elle est la rencontre douloureuse des cultures de l’immigration massive dûe à la Grande Catastrophe. Encore plus facile : « c’est le blues grec ». Des rebetiko (rebetika au pluriel) il y en plusieurs, selon l’influence prédominante et l’époque. Nous parlerons ici de celui du Pirée, le pireotiko. Il devient, en quelques années, l’histoire contée des peuples déracinés qui se retrouvent au port d’Athènes, le Pirée, au début du XXème siècle et métissent leur oralité dans une musique.

Le rebetiko, comme la construction d’Athènes, se crée en dehors des chemins organisés par les pouvoirs publics. De par sa langue, ses « chemins » musicaux, cette musique ne colle pas à l’image du peuple grec considéré comme une Nation qui veut se construire en tentant de mettre entre parenthèse son passé ottoman. Plus tard, le rebetiko deviendra une fierté nationale, élevé au rang des folklores qui forgent l’identité grecque, et sera déclaré mort.

Le rebetiko est sans conteste le résultat d’un mélange d’Orient et d’Occident, d’une intégration à la grecque de racines qui vont puiser leur source dans des territoires lointains : Smyrne, des îles, Istanbul, l’Europe, l’Amérique…

Il y a peu, au cours d’une émission sur le sujet de la crise en Grèce, Yves Calvi se disait un peu choqué d’entendre l’intellectuel George Prévélakis parler d’Occident pour désigner les pays de l’Ouest de l’Europe. C’est bien mal connaître l’histoire grecque que de ne pas penser à cette dualité dans leur culture. Le rebetiko n’a pas eu à intellectualiser la question, c’est naturellement que le mélange s’est effectué.

La musique est moderne en ce sens qu’elle est le produit de son histoire. Les paroles, autour des thèmes d’une vie ordinaire et un peu misérable, se créent en dehors des chemins vers lesquels la Grèce tentait et tente encore de faire bonne figure. Les thèmes abordés étaient ceux de l’exil, de la pauvreté, des drogues, de la prison, des gouvernants corrompus, mais aussi beaucoup d’amour, sujet ô combien universel.

Le rebetiko, comme Athènes, ne peut plaire que si le charme opère. De leurs contestataires, la ville comme la musique ne méritent pas grande attention, l’une comme l’autre seraient constituées de répétitions sans grand intérêt, on ne parlerait ni d’une grande ville, ni d’une grande musique. Pourtant, quand le charme opère…

Hormis le centre historique d’Athènes où trône l’Acropole, la capitale grecque est l’illustration de la ville qui s’est développée en un temps record, se moquant des règles d’urbanisme, formant un enchaînement sans fin de rues bordées de grands immeubles gris. Pas de tout à l’égoût, des permis de construire quasiment inexistants, la ville s’est développée à la va vite. Partout, on retrouve des constructions rapides et sans goût, des ruelles où les bâtiments néo-classiques bourgeois ont souvent été rasés pour laisser place à des appartements pouvant accueillir plusieurs familles. Et si aujourd’hui on s’émeut aisément de l’incendie de plusieurs bâtisses néo-classiques durant les émeutes du 12 février, rappelons tout de même que les pouvoirs grecs n’ont quasiment jamais levé le petit doigt pour protéger leur patrimoine architectural.

Quand l’oeil ne s’attarde pas sur l’architecture, l’esprit flâne vers ceux qui peuplent cette ville, vers la culture populaire, la culture de rue. Les bâtiments sont moches mais ils sont couverts de plantes car chacun essaie de rendre à son lieu de vie un peu de cette nature perdue, un peu d’oxygène. Les murs sont gris et sans âme, ils sont recouverts de tags racontant l’histoire, illustrant la vie.

Et parfois, au pied de ses immeubles, une taverne, un café, d’où s’échappent des airs de rebetiko. Sur cette vie urbaine souvent difficile, des modes musicales qui rappellent l’ailleurs, des individus qui mettent des mots sur leur culture, sur la cité. Le rebetiko, comme la ville, doivent leur charme aux individus qui les portent et créent l’ensemble.

D’une catastrophe, d’un bordel politique sur lequel les gens de pouvoir n’en avaient pas tellement est né un des arts les plus percutants de Grèce. Espérons que de cette crise polymorphe que vit le pays aujourd’hui il pourra en sortir une nouvelle pépite artistique.

Pauline Xiradakis  

PS : Si vous avez une idée de lieu/d’organisation pour faire venir de très bons musiciens grecs à Bordeaux pour jouer du rebetiko …

Petit florilège musical : 

Η φυλακή είναι σχολείο / La prison est une école
Κωνσταντίνος Μπέζος / Kostantinos Bézos

1931

En prison, à midi,
viens et apporte un couteau
Je vais expliquer un truc à un mec
et peut-être en finir avec lui.

En prison il y a des gars
qui jouent du baglama
ils ont de beaux narguilés
que fument les derviches.

En prison viens me voir
fais en sorte d’y arriver
et apporte du haschich
qu’on fume un petit peu.

En prison il y a des gars
qui ont de jolies conversations
ce sont tous des types fiers, des loustics,
tous de fins profiteurs.

Ceux qui n’ont pas été en prison
diront qu’ils ne savent même pas mangé
la prison est une école
avec de très grands professeurs.

_________________

 Γυφτοπούλα στο χαμάμ / Gitane au hammam
Giorgos Batis

1934

Gitane au hammam, et moi je paie juste ce qu’il faut
autant que je paie, pour te voir juste comme il faut

Entre donc faire un bain, que je ne tombe pas mort

« tsibi ribi yala »

Quand tu mets ton châle, la fleur à l’oreille,
la cigarette à la main, et dans le centre tu marches

Remercie bien tes deux tresses, ta robe longue,
tes talons hauts, quand tu marches la terre tremble

Ma douce gitane, tu as volé mon cœur,
tu me rends fou car je suis très amoureux

Remercie ta beauté, tes jambes dorées,
sans socquettes tu te trimballes, toi ma gitane

Je peux pas comprendre, t’es turque ou romaine,
anglaise ou française pour être si belle

Quand tu mets le canard avec de l’herbe dorée (référence à de la marijuana mais reste incompréhensible)
le ciel tremble à tomber et les étoiles avec lui

(Hé mon vieux Batis, les gitanes t’ont rendu malade mon frère !)

_________________

Καλογριά / Nonne
Chanté par Rita Abatzi, écrit par Vangelis Papazoglou

1937

J’en ai assez du monde, je vais devenir nonne
et tout en haut des montagnes je resterai seule (x2)

Pour toujours je m’habillerai le corps tout de noir
la flamme que j’ai dans le cœur, s’éteindra peut être (x2)

Je deviendrai nonne pour entrer au couvent
et je condamnerai les portes et les fenêtres (x2)

J’irai trouver une sœur qui me ressemblera
pour pleurer sur son sort et elle sur le mien

_________________

Το πορτοφόλι / Le portefeuille
Chanté par Markos Vamvakaris, écrit par Giorgos Petropoulos et Spiros Peristeris

Dans le monde d’aujourd’hui, ça tout le monde le sait,
la force d’un homme c’est son portefeuille

Par le portefeuille on sait combien tu as dans la poche,
il te dit combien tu es gentleman, combien tu es comme il faut

Tes amis te veulent et se rapprochent tous,
seulement comme ça on sait comment est ton portefeuille

Le portefeuille quoi que tu en veuilles, est une grande joie
à chaque instant difficile il te sort de là en bon petit gars

Une réflexion sur “Rebetiko, une histoire urbaine

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