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Entre « El Barrio » et la gentrification, les murs de Wynwood.

Le quartier de Wynwood à quelques encablures au nord du downtown de Miami voit depuis quelques années fleurir les fresques monumentales d’artistes venus des quatre coins du globe. Lentement, quelques blocks longtemps délaissés se sont imposés comme la nouvelle Mecque du street-art et du graffiti. Initié par des graffeurs puis reprise par le « placemaker » Tony Goldman, la genèse de ce musée à ciel ouvert est significative de ces façons de plus en plus courantes de faire renaître des zones urbaines en déshérence en opérant à un subtil mélange de business, d’art, d’opportunités immobilières et de hype.

Petit focus donc sur ce territoire urbain en pleine transformation, niché entre trois autoroutes, les eaux chaudes de la baie de Miami et les tours transparentes du Biscayne Boulevard. L’occasion est trop belle pour aller un peu plus loin que l’image d’Epinal proprette proposée par la série de vidéos Here comes the neighborhood produite par Goldman …

Dans la première moitié du Xxème siècle, Wynwood est un quartier résidentiel accolé au Garment District, quartier industriel s’étant spécialisé dans la confection de vêtements en attirant les entreprises du secteur (new-yorkaises en particulier) grâce à une main d’oeuvre moins chère. A partir des années 1950, les manufactures locales profitent en effet de l’afflux massif d’immigrants porto-ricains dans le quartier pour faire baisser leurs coûts de production. Inversement, la communauté porto-ricaine trouve dans le secteur textile un moyen d’intégration rapide à la société américaine et son possible « american dream ».
La crise des années 1970 sonne le glas de cet échange de bons procédés. Les entreprises textiles délocalisent en Amérique du Sud ou en Asie alors que dans le même temps Wynwood, devenu « El Barrio » continue de voir affluer les immigrés. Les pouvoirs publics tenteront alors de profiter de ce flux discontinu de travailleurs pour maintenir les activités manufacturières via l’établissement d’un plan de re-développement urbain. Malheureusement, ce dernier se chargera surtout de remplacer des blocks résidentiels en déshérence par des entrepôts.

Cette ultime tentative n’empêchera pas le départ des classes moyennes du quartier vers les banlieues et la chute de l’activité économique locale. Wynwood rejoint ainsi rapidement le contingent des quartiers nord-américains abandonnés par les pouvoirs publics et stigmatisés par l’opinion publique. Si « El Barrio » n’échappe pas aux violences urbaines des années 1990, il réussit néanmoins à limiter sa décadence urbaine grâce au travail de la communauté porto-ricaine.

Tout ça évidemment c’était avant Tony Goldman. Le bonhomme, qui se définit modestement comme un « community revitalizor » (« revitaliseur » de communautés), est connu pour avoir oeuvré dans les années 1960 à la réhabilitation d’espaces urbains délaissés mais investis par les artistes. A son tableau de chasse, des quartiers emblématiques de la gentrification nord-américaine : SoHo et l’East Village à New-York ou l’Ocean Drive à Miami.
A chaque fois le mode opératoire est simple, il achète et rénove des immeubles, ouvre un restaurant ou un hôtel branché pour faire venir la hype locale, continue d’acheter des immeubles et les revend en faisant d’énormes plus-values une fois le processus de gentrification bien engagé (et les artistes évincés). Le tout est enrobé d’un discours – peu courant à l’époque aux Etats-Unis, il faut le reconnaître – vantant les mérites des rues animées, des espaces publics valorisés et d’une ville praticable à pied. Grosso-modo, l’application d’un business-plan nourri aux thèses de Jane Jacobs (1).

Depuis la revitalisation du district industriel de SoHo rien ou presque n’a changé dans le discours et les méthodes de Goldman : la présence d’artistes et d’un quartier qui « stagne » mais dont la réhabilitation n’empêche pas une importante capacité de retour sur investissement … le tour est joué.

M. Goldman le business-man, Tony le pote des artistes.

Il lui suffit donc d’un signe pour s’engager dans la revitalisation de Wynwood : le marché de l’immobilier en plein boom au début des années 2000 qui a conduit à la gentrification du Fashion District (nouveau nom du Garment District) et par effet de contagion à la création en 2003 par un groupe de galeristes du Wynwood Art District. De plus, le quartier commence à se faire connaître grâce aux fresques graffiti qui l’envahissent sous l’impulsion du groupe de street-artists Primary Flight. Ce collectif tente notamment de se démarquer de la fièvre du marché de l’art qui s’empare chaque année de Miami lors de foire Art Basel Miami Beach (chaque année, il fait ainsi intervenir les artistes invités à Art Basel dans les quartiers difficiles et conduit des actions pédagogiques).

Sentant la bonne affaire, Goldman a acheté depuis 2004 au sein de l’Art District une vingtaine de hangars et manufactures inoccupés pour 35 millions de dollars. Il a dès lors pour ambition de transformer une partie de ces bâtiments sans fenêtres en « canevas » destinés à accueillir le gratin du graffiti mondial : les Wynwood Walls naissent en 2009 de cette « idée » à l’occasion de l’Art Basel Miami. En prolongement, il lui tient à coeur d’insuffler de l’urbanité dans cet espace pourtant démunit de toute vie urbaine depuis le plan de redéveloppement de 1979 et le départ des activités économiques. En fait, il s’agit d’étendre le Wynwood Art District en louant les hangars a des galeristes, des artistes, restaurateurs ou commerçants.

Aidé de Jeffrey Deitch, Goldman fait venir (« gratuitement ») la crème des graffeurs et street-artists. L’ensemble de fresques monumentales réalisées autant par des pionniers (Futura 2000, Phase 2, Vhils, Obey-toujours dans les bons coups, etc.) que des jeunes loups du mouvement, transforme radicalement la perception de cet espace urbain jusque là répulsif – hors des happenings des galeries – pour le gratin de Miami. Le mélange des couleurs et des formes dynamise indéniablement l’espace public. Goldman nettoie les friches et aménage jardins, espaces de détente et trouve des investisseurs pour ouvrir plusieurs restaurants (il en possède deux dans le lot, dont un proposant des tapas inspirés du travail des graffeurs …), bars et un night-club ayant vocation à rendre le quartier vivant de jour comme de nuit. Aussi, il négocie avec les autorités la création de places de parkings pour accueillir tout ce beau monde qui à priori ne compte pas s’éterniser à Wynwood une fois l’addition réglée.

L'entrée de Wynwood Walls et des blocks non-réhabilités de Wynwood

Cependant, le pari esthétique et artistique apparaît comme étant une réussite indéniable. Les graffeurs qui ont investi ces dernières années le marché de l’art et les galeries retrouvent ici leur terrain d’expression favori, la rue et ses murs mais en version propre et sans dangers. La graffiti réinvestit l’espace urbain et sert désormais de vecteur pour favoriser son animation et sa réhabilitation. Mais si le renouvellement esthétique du quartier est une réussite, assiste t’on à une vraie réhabilitation urbaine et sociale ?

Il semblerait que non. A aucun moment les populations locales ne semblent intégrées concrètement au projet. Aucune trace des habitants de Wynwood dans la présentation du projet ou dans la série de vidéos retraçant son émergence. La communauté porto-ricaine n’a semble t’il pas été consulté ou invité à faire partie de l’aventure des Wynwood Walls. La démarche est regrettable car on connait l’émulation créative que pourrait avoir l’éducation au graffiti sur la jeunesse locale et surtout, les retombées économiques pourraient être bénéfiques pour la communauté (emplois, tourisme, etc.). Il est probable que la communauté locale ait trouvé des emplois dans le quartier, mais à aucun moment notre community revitalizor ne s’en vante. Le propos de Goldman porte plus sur le manque de reconnaissance du graffiti dans le monde de l’art que sur le manque d’attention qu’a connu pendant une vingtaine d’années sur la communauté porto-ricaine.

On ne peut donc s’empêcher de voir dans cette démarche de revitalisation une utilisation opportuniste de la mode du street-art et de l’attention portée depuis quelques années sur ces artistes. L’instantanéité du graffiti se dilue dans la démarche fourre-tout de Goldman. Sur les quelques blocks que possède le « placemaker » on ne sait plus si les peintures murales sont l’attraction ou le moyen d’attirer pour consommer cocktails, organic-food, oeuvres d’art dans les galeries et tours en Vespa pour admirer les fresques. Une consommation culturelle désormais sans risque pour le touriste venant à Wynwood, les quelques rues de Goldman sont surveillées par un service de vigiles. L’espace « public » propre, coloré, sûr et pratiqué entre hipsters : le bonheur gentrifié.

Pelouse, café, détente et fresques (photo de gauche Obey, à droite Clare Rojas)

A l’inverse de la gentrification de SoHo où la présence sur place des artistes et leur mode de vie (loft-living) fut récupéré par les promoteurs et enclencha la gentrification, à Wynwood on utilise la créativité des artistes pour offrir une nouvelle image au quartier. L’oeuvre valorise l’espace public, le sublime, mais en échange lui impose un contrôle strict pour éviter toute dégradation, toute contagion graphique incontrôlée. Sans travail avec les communautés locales, la création artistique, même celle issue de la rue, devient exclusive et étrangère à son lieu d’accueil. La valeur marchande de ses fresques en principe absente (il s’agit d’un musée à ciel ouvert, personne n’ira enchérir sur un pan de mur, quoi que) se reflète dans cette hybridation d’espace public-privé qu’est Wynwood Walls. Espace qui incite à la consommation culturelle dans les galeries qui occupent ses hangars et où sont exposés les oeuvres à vendre des street-artists.

En somme, Wynwood Walls est un « non-lieu » (2) qui n’existe que par sa fin de consommation. Excepté les hangars blanchis et rendus vierges pour accueillir la peinture, aucune trace du passé. Aucune mémoire communautaire, aucune construction collective : les fresques ne sont qu’une somme d’individualités artistiques sans mot d’ordre commun, sans participation de la population locale. L’absence d’intégration concrète au tissu local pousse à venir consommer sur place art et nourriture et à repartir (qui ferait un détour par « El Barrio » ?). En somme une urbanité se légitimant par le street-art et ayant pour seule objectif la consommation culturelle : une urbanité donc vide de sens hors des heures d’ouverture des bars et galeries car non-structurée par une vraie vie de quartier.

Heureusement pour Goldman, malgré la stagnation du marché immobilier, la gentrification avance à Wynwood. Les prix du foncier augmentent doucement, poussant la communauté porto-ricaine hors du quartier et favorisant l’arrivée des classes branchées-aisées. Il semble donc qu’il réussisse une fois de plus son pari : revitaliser la communauté (en la remplaçant) et « créer un lieu » (plus seulement de consommation) en incitant les habitants-clients à vivre à proximité (3). La communauté porto-ricaine ne pourra que se réjouir de voir son quartier réhabilité et habillé d’oeuvres qui seront bientôt connus à travers le monde. Par contre, il faudra prendre le bus pour venir les admirer et travailler dans ces nouveaux restaurants. L’american-dream on vous dit, et en couleurs s’il vous plaît.

Camille Blosse

Pour en savoir plus sur la création des oeuvres présentes au Wynwood Walls, voir la (belle) série de vidéos Here comes the neighborhood et le site officiel.
______________________

(1) Jane Jacobs – The Death and Life of Great American Cities

(2) « Un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu », Marc Augé, Non-lieux, p.100.

(3) L’un des atouts du quartier était pour Goldman la possibilité de le « re-développer » sans faire partir les populations locales. En attendant, la pression des promoteurs et l’augmentation de la valeur des terrains – ralentie aujourd’hui par la crise de l’immobilier – a entraîné son lot de départs dans la communauté porto-ricaine. Les projets d’immeubles de standing aujourd’hui en stand-by seront réalisés dès que le marché repartira à la hausse.

2 réflexions sur “Entre « El Barrio » et la gentrification, les murs de Wynwood.

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