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Sortie de route berlinoise pour le BMW-Guggenheim-Lab

La semaine dernière la fondation Guggenheim annonçait l’annulation de la venue du BMW-Guggenheim Lab sur un terrain vague de Kreuzberg. Rapidement, les activistes locaux s’en sont félicités et ont pu fêter l’événement à grands renforts de würst et de bières sur les bords de la Spree car, l’essentiel était acquis : le Lab ne viendra sans doute pas accentuer la transformation accélérée de leur quartier.

L’occasion de s’attarder sur l’une des nombreuses batailles urbaines qui animent une ville de Berlin toujours sexy mais de moins en moins pauvre (1). Bataille où s’entremêlent prospective urbaine, urbanisme, design, architecture, gentrification, extrême-gauche, bobos, activistes, effets d’annonce, marketing urbain, attractivité, multinationales, local et compagnie, bref : une situation symptomatique de l’évolution actuelle de Berlin.

Le terrain vague de Kreuzberg devant accueillir le « Lab » (Image Spiegel Online)

Le 20 mars donc, suite aux recommandations de la police berlinoise, Guggenheim annonçait chercher un endroit plus propice à l’installation de son « laboratoire de l’urbain ». Selon la police, la fondation s’exposait, en choisissant le site de Kreuzberg, a de possibles dégradations matérielles et à des manifestations répétées des militants locaux d’extrême-gauche et de certains habitants du quartier (notamment le 1er mai, jour de l’installation du « lab » mais aussi de manifestations d’extrême-gauche). Depuis l’annonce du choix du site, les menaces de vandalisme et les critiques s’étaient en effet multipliées sur la toile, au point de finalement faire plier les organisateurs de l’événement et de les pousser à chercher un nouveau lieu pour accueillir le « Lab ».

Cette structure temporaire – dont le but est « l’exploration de nouvelles idées et expérimentations et la création, en définitive, de solutions innovantes pour la vie urbaine » – serait donc une grande menace pour un quartier de Kreuzberg en transformation continue depuis une vingtaine d’années.
Pourtant, la tenue de ce type d’événements pourrait être vue d’un bon oeil car sur le papier, les intentions apparaissent louables (apparaissent on a dit). Le Lab est une unité mobile qui se revendique « think-tank urbain, centre communautaire et espace d’accueil du public« . Pendant deux ans – divisés en trois cycles thématiques – le laboratoire va visiter neuf villes pour susciter le débat et initier des propositions sur l’urbanisme, l’architecture, le design, etc.
Après avoir investit l’East Village à New-York, l’idée était de s’arrêter à Berlin avant de voguer jusqu’à Mumbai pour aborder à chaque fois le thème du « confronting comfort » autrement dit « explorer les notions de confort individuel et collectif et le besoin urgent de responsabilité environnementale et sociale ».
Lors de chacune des étapes, une équipe de spécialistes-ès problématiques urbaines contemporaines (chercheurs et professionnels de l’urbain) est donc censée provoquer les débats, animer les échanges et impulser de nouvelles réponses pour rendre nos villes meilleures.

En somme, l’importation dans nos villes via le mécénat de multinationales de la « culture » (Guggenheim) et de l’industrie (BMW) de têtes pensantes des quatre coins du globe invoquant les mots-clés qui claquent (au choix : design, développement durable, innovation, responsabilité, intérêt collectif, etc.) pour stimuler les citoyens à investir leurs futurs urbains.

Le « Lab » et le terrain vague. Une idylle qui ne verra pas le jour. (Image Tagespiel)

Problème, si l’étape new-yorkaise a semble-t-elle été un succès, la pilule passe mal à Berlin. Car si dans l’East Village ultra-embourgeoisé les souvenirs de la transformation du quartier commencent à être lointains, Kreuzberg est aujourd’hui en plein dans son processus d’embourgeoisement.
Le quartier qui a été dès la chute du mur investit par les artistes, les créatifs, les « gauchistes » et les immigrants subit aujourd’hui la seconde phase de sa gentrification : hausse galopante des loyers, investissements massifs des promoteurs et remplacement de la population par les nouveaux cadres sup qui affluent à Berlin, attirés par le nouveau dynamisme économique de la capitale.
Pour cette raison, le choix de BMW et Guggenheim d’investir un terrain vague au bord de la Spree (déjà lieu de féroces spéculations immobilières) a mis le feu aux poudres. Car la crainte d’une valorisation brutale du foncier environnant a immédiatement coalisé les habitants de Wrangelkiez (nom donné à cette partie de Kreuzberg) contre le projet. Des habitants qui par ailleurs se méfient d’un équipement estampillé « Guggenheim » susceptible de renforcer la mue de Berlin et de leur quartier en destination touristique branchée pour « EasyJet-setters« .

Plus généralement, chez les citoyens berlinois, la démarche fait tiquer à l’heure où les squats ferment les uns après les autres, où d’horribles O2 Arena  et immeubles de luxe poussent comme des champignons, où le moindre terrain vague et le fruit d’incroyables spéculations et où le monde entier investit dans l’immobilier local.
Venir parler de confort individuel et collectif dans un laboratoire urbain financé par des multinationales au moment où leur qualité de vie se retrouve mise en péril par un capitalisme agressif apparaît comme étant assez … innaproprié.
Aussi, personne n’est dupe sur la raison de la présence de BMW dans ce type d’initiative. Comme de plus en plus de multinationales (Ericsson, PSA, Bouygues, etc.), BMW investit dans la prospective urbaine pour se donner une nouvelle image en capitalisant (au sens propre et figuré) sur les propositions faites et sur l’image cool de villes comme New-York. A Berlin cependant, la tentative de récupération du fourmillement culturel et artistique de la capitale allemande par un groupe à la réputation – Bavière oblige – « conservatrice » est relativement mal acceptée.

Sans tomber dans les extrémités et les menaces de certains activistes (2) (qui oublie souvent qu’ils ont été les premiers « gentrificateurs » du quartier), on peut se féliciter que les berlinois ne soient pas tombés dans le panneau du « lab ».
Malgré les remontrances d’un maire qui a fait de l’attractivité berlinoise la pierre d’angle de sa politique, les habitants ont su s’opposer au projet en mettant à nue ses grosses ficelles via des sites internet, des affiches et des manifestations.
Grosses ficelles, car finalement, derrière la volonté d’ouvrir la discussion sur l’avenir de nos villes, il s’agit avant tout d’une histoire de valorisation.

Valorisation d’images de marques, de villes, de modes de vie. Promotion du cool berlinois, summum du « confort urbain », pour espérer en récupérer les dividendes en terme d’image positive (BMW). Valorisation de la marque Guggenheim comme « avant-garde » des tendances artistiques et désormais urbaines. Valorisation d’un quartier et conséquemment des loyers pour finalement faire de Berlin l’alliage parfait du sexy et de l’argent : « bling-bling Berlin ».

A l’inverse des habitants de l’East Village, ceux de Kreuzberg n’ont donc pas été naïfs. Ils se sont demandés ce qu’ils pouvaient espérer d’une installation temporaire de deux petits mois ? A priori, pas grand chose d’autre qu’un afflux de touristes assoiffés de Guggenheim et une hausse future des loyers.
Le laps de temps de deux mois est assurément trop court pour espérer autre chose et susciter de vrais discussions avec les habitants pour aboutir à des solutions constructives. Au final, le BMW-Guggenheim Lab est un événement. Un happening urbain censé suscité l’enthousiasme et la discussion. Mais à la fin, comme certains l’ont critiqué lors de l’étape new-yorkaise, il s’agit surtout de table-ronde entre experts et d’happenings où le buffet focalise plus l’attention que le brainstorming censé être de mise.

En refusant les petits fours et les débats sur l’urbain, les locaux se sont donc offert un petit répit. Ils ont surtout renforcé leur « communauté d’opposition » aux projets qui transforment rapidement leur ville et ont préservé leur confort en refusant de le mettre en débat. Stratégie payante qui gagnerait à être reprise pour éviter que la discussion d’experts devant un public d’habitants-spectateurs ne devienne la panacée guidant le futur des villes.

Souhaitons que les habitants de Mumbai – qui font face à des problématiques complètement différentes – s’emparent du « lab » à leur manière, qu’ils le détournent, s’y opposent ou le fassent évoluer pour lui offrir une véritable adhérence aux problèmes urbains qu’ils vivent. Ceux de Berlin ont aujourd’hui gagné une bataille qui équilibre un bilan ces derniers temps défavorable (fermeture du squat de Tacheles et de ceux de Friedrichschain). Peut-être l’annonce de temps meilleurs pour la pauvre capitale allemande …

CB
________________________

(1) « arm, aber sexy » phrase prononcé par le maire Klaus Wowereit en 2003 pour souligner l’attraction opérée par Berlin en même temps que ses difficultés économiques. Depuis « pauvre mais sexy » est devenu l’un des slogans de la ville.

(2) Certains seraient allés jusqu’à reprocher à BMW le passé nazi de sa famille dirigeante, les Quant. D’autres, plus constructifs, ont préféré rappeler que la volonté de BMW de promouvoir une ville plus sociale était un peu paradoxale dans la mesure où l’entreprise reste l’un des plus gros employeurs d’intérimaires en Allemagne …

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