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Athènes-Ellinikon, sur le tarmac les jardins

Ellinikon. Voilà un nom qui semble évoquer à lui seul les charmes oubliés d’une Grèce désormais presque uniquement présentée sous le prisme des dangers économiques qui nous guettent. Pourtant, Ellinikon est un aéroport. Pire, un ancien aéroport, aujourd’hui à l’abandon. Un vaste territoire urbain abandonné offrant une réserve foncière inespérée dans une capitale hellénique tentaculaire et contrainte entre mer et reliefs par sa géographie. Un territoire qui attire les convoitises et qui illustre le conflit que se livre actuellement actions locales et capitalisme global au sein d’une société bouleversée. Cette lutte, bien que loin d’être la plus importante à Athènes, oppose pourtant deux visions du futur, deux modèles qui pourrait bien préfigurer l’avenir de la Grèce.

Pour mieux comprendre cette lutte, revenons sur l’histoire de l’Ellinikon qui, entre modernité et décadence, est symptomatique des dernières décennies grecques. Construit en 1938, passé aux mains des nazis pendant la guerre, l’aéroport resta après la seconde guerre mondiale sous l’autorité de l’US Air Force jusqu’en 1956, date à laquelle il devint l’aéroport international d’Athènes. En 1974, à la fin de la dictature des colonels et avec l’ouverture du pays, Ellinikon devient la porte d’entrée sur le territoire grec des businessmans avides de nouveaux marchés et des masses de touristes en transit vers l’Acropole et les eaux turquoises des îles grecques.

L’aéroport, époque Mad Men (photo : Panoramio)

Malgré différentes vagues d’agrandissements, l’aéroport a du mal à s’adapter à des flux en constante augmentation (l’entrée dans l’Union Européenne n’y est pas étrangère). C’est donc la seconde vague de modernisation grecque, menée après l’obtention des jeux olympiques, qui scellera le sort d’un Ellinikon complétement congestionné, recevant jusqu’à 21 millions de passagers par an. Un nouvel aéroport international plus grand, plus moderne et plus éloigné du centre bouché d’Athènes voit le jour à l’ouest de la ville, abandonnant presque l’Ellinikon aux herbes folles.

Presque car les autorités olympiques grecques décident rapidement de réutiliser une partie de ce vaste espace en installant certains équipements olympiques au nord-est du site. L’ancien aéroport devient ainsi le lieu d’accueil d’un improbable parcours de kayak artificiel, de terrains de hockey sur gazon, de baseball et de softball et d’une arène de basket (dans un hangar reconverti). Le tout étant articulé autour de vastes espaces publics faiblement paysagés. Passée l’effervescence olympique, le site – comme la plupart des sites olympiques athéniens – tombe dans un relatif abandon, faute d’animation de ces espaces publics et d’appropriation de ces équipements (malheureusement les amateurs locaux de kayak et de hockey sur gazon sont peu nombreux).

Vue aérienne de l’ancien aéroport. Au nord du site les installations olympiques, au sud la marina et le golf d’Agios Kosmas.

Pour éviter un abandon total du site après les jeux, les autorités locales ont pourtant lancé dès 2004 un concours pour la transformation de l’ancien aéroport en vaste parc urbain. Une idée bienvenue dans une métropole qui possède le plus faible ratio d’espaces verts par habitants en Europe (2,6 m2 par habitant là où l’agence européenne pour l’environnement évalue à 9 m2 par habitant le minimum pour rendre une ville « vivable ») et qui perd chaque année des milliers d’hectares d’espaces « naturels » à cause d’une urbanisation incontrôlée et des incendies (les deux étant souvent liés).

Remporté par l’agence française Serero, le concours est rapidement enterré faute de fonds pour financer sa réalisation. Les jeux olympiques sont passés par là et les budgets grecs commencent à afficher des signes de faiblesse.
Athènes se retrouve donc avec deux vastes sites abandonnés illustrant la gueule de bois post-olympique et l’absence de réflexions et d’interventions concernant le devenir de ces installations. Sans activité, délaissé par un pouvoir politique aux abois, l’Ellinikon devient une immense friche urbaine en même temps que la Grèce s’enfonce dans une crise socio-économique d’une ampleur inédite.

L’Ellinikon aujourd’hui (photo : deconcrete)

Poussé par l’Union Européenne, le pays est contraint de se lancer dans une importante recherche de fonds pour remettre son économie à flot et réduire l’ampleur de sa dette. Parmi les mesures prises, des vagues de privatisation dans le public et la mise en vente de nombreux biens de l’Etat. Evidemment, l’Ellinikon – vaste réserve foncière idéalement placée à proximité d’Athènes entre mer, golf et marina – est devenu la tête de gondole de cette nouvelle politique de cession du patrimoine foncier étatique. Une loi créée pour l’occasion permet ainsi la vente rapide (via des procédures simplifiées) de nombreux terrains à des investisseurs privés majoritairement étrangers. Pourtant promis à un avenir verdoyant, le territoire de l’Ellinikon change de statut fin 2010 et devient officiellement un terrain à développer à des « fins commerciales, professionnelles, touristiques, résidentielles et récréatives ».

Début 2011, des investisseurs qataris sont pressentis pour racheter le foncier et développer un vaste projet à vocation touristique combinant hôtels 5 étoiles, centres-commerciaux, nouvelles installations sportives et agrandissement de la marina. Assurément ce dont la Grèce a besoin alors que dans le centre d’Athènes la rigueur pousse chaque jour plus de citoyens dans la rue.

Qu’importent les manifestations et la chute du niveau de vie, la grande braderie du patrimoine hellène tombe à point pour les émirs du Golfe et autres investisseurs chinois toujours à la recherche d’opportunités pour ré-injecter (et renforcer) leurs immenses surplus de capital financier. Ces raids spéculatifs menés par des investisseurs étrangers sur des propriétés étatiques illustrent à la perfection le mécanisme d’accumulation de capital privé par la dépossession de biens et services publics (1). Ils montrent également la priorité accordée à l’effacement de la dette au nom de la doctrine libéralo-européenne, quitte à favoriser la mise en pièces du patrimoine grec et à renier les ambitions environnementales d’hier (pourtant nécessaires à Athènes). Enfin, ce type de projet à vocation touristique haut de gamme affiche le décalage existant entre les ambitions des investisseurs (et de l’Etat grec) et la situation socio-économique du pays. Car qui peut croire que ce type de projet pourra contribuer à la relance d’une économie pourtant durement affectée par la baisse de la manne touristique ?
Dans les faits, apparemment pas grand monde puisque depuis un an les qataris hésitent à conclure le « deal ». L’instabilité politique grecque semble faire douter les investisseurs et le projet reste aujourd’hui au point mort.

Pourtant l’Ellinikon revit doucement grâce à un groupe d’éco-activistes local (2) ayant décidé de partir à l’assaut de cette mer de bitume pour y créer des îlots de cultures maraîchères. L’initiative suivit par une communauté d’habitants prend tout son sens dans une société où l’emploi devient une denrée rare et où le coût de la vie quotidienne explose. Cette construction de commun et cette production commune redonnent sens à des quotidiens difficiles en même temps qu’elles permettent l’appropriation de cet espace urbain délaissé. En plus, le projet ne fait pas l’économie d’un travail de sensibilisation sur des questions environnementales aujourd’hui disparues des débats (les instigateurs du projets cherchent notamment à créer le débat sur la disparition massive des terres arables en Grèce).

Ainsi, ce modeste projet peut apparaître comme étant d’utilité publique. Il est capable d’offrir un espace de respiration dans la masse des difficultés quotidiennes que connaissent nombre d’athéniens. Par une action simple sur un territoire disponible il permet la mobilisation des citoyens vers un objectif simple : produire ensemble et localement. On imagine alors que ce type de pratiques pourrait se développer sur les centaines d’hectares de l’Ellinikon, favorisant l’émergence d’une ferme urbaine et, en même temps, une mobilisation citoyenne alternative aux manifestations (pour la sauvegarde d’un certain patrimoine grec et le droit de regard des citoyens sur son devenir).

Sur le tarmac d’un aéroport à l’abandon se dessine donc les futurs possibles de la Grèce. D’un côté l’acceptation de la rigueur budgétaire européenne et avec elle le chemin d’un libéralisme poussé à son paroxysme : privatisation, mise en retrait de l’Etat et destinées locales confiées aux ambitions mondialisées d’investisseurs étrangers. De l’autre, l’affirmation d’un « commun » au sens d’Antonio Negri (3) avec pour résultante l’émergence possible de projets mobilisateurs et de nouvelles gouvernances allant au-délà de la logique public/privé, Etat/marché.

Il est tentant d’imaginer que le simple fait de « cultiver son jardin », comme dirait l’autre, pourrait favoriser l’émergence en Grèce d’un « gouvernement participé, coopératif, susceptible d’impliquer de manière directe – avec des instruments nouveaux – les nouvelles communautés de travailleurs » (4), de citoyens. Ce serait être rêveur, mais ça n’enlèverait rien au potentiel social et politique dont recèlent ce type d’initiatives dans le contexte grec.

Ce serait surtout être un peu naïf car à priori, la bonne marche du capital financier ne se laissera pas longtemps impressionner par la société qui descend dans la rue et les jardins. Aujourd’hui ce n’est donc pas sur le grec que l’on compte, mais c’est sur le touriste que l’on mise (à nouveau) car il y aura, c’est sûr, toujours du soleil à Athènes. Mais des jardins aussi et en ce moment, ils poussent même sur le tarmac … De quoi rester naïf quelque temps encore.

Camille Blosse 

_____________________

Pour plus de photos du site aujourd’hui, voir le beau reportage photo de deconcrete.

1 Le concept « d’accumulation par dépossession » a été théorisé par le géographe anglais David Harvey dans son livre « Le nouvel impérialisme » récemment traduit. Voir aussi l’essai « Le capitalisme contre le droit à la ville ».

2  NGO Permaculture Research Institute Hellas : http://www.permaculturegreece.gr/

3 « Communauté d’individus ou de groupes sociaux liés entres eux par une structure en réseau qui repousse la hiérarchisation (et la compétitivité produite par la logique de cette hiérarchisation), au profit d’un modèle collaboratif et participatif qui n’attribue jamais le pouvoir à une partie spécifique parmi d’autres appartenant au même tout, mais qui prend pour repère central l’intérêt même de ce tout ».

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